Le comte de St-Cirq-Lapopie et la fille du roi d’Aquitaine , légende quercynoise par Gussy Lhèrm

, par Marc Lagaly

Le Comte de St-Cirq-Lapopie et la fille du roi d’Aquitaine

Il était une fois un seigneur de Saint-Cirq-Lapopie, de retour d’une chasse où un gros gibier l’avait conduit bien loin de ses terres, se trouva seul au cœur de la forêt. Au croisement d’un chemin et fort loin de toute habitation, il fut très surpris de rencontrer une belle jeune fille assise sur une grosse pierre. Ses traits très purs et marqués par la souffrance semblaient dévoiler une grave affaire. Il l’interpella :
- Oh ! belle fille, que fais-tu là ?
Relevant timidement la tête, elle répondit :
- Gentil seigneur, j’attends la nuit.
- La nuit ? répéta-t-il avec surprise.
Faisant avancer sa monture, il s’approcha encore pour l’observer de plus près.
- Voyons, mais si tu restes là les loups te mangeront.
- Il le faut, Mon Seigneur.
- Il le faut ? répéta-t-il encore.
Soucieux, il la toisa plusieurs fois des pieds à la tête, puis continua :
- Pourquoi restes-tu assise ainsi sur cette pierre ?
- Mon Seigneur, je ne puis aller plus loin.
- Et tu attends donc les loups ?
- Vous l’avez dit. Je les attends et dois leur servir de pâture.
Elle releva la tête et l’éclat de ses prunelles força en l’instant la volonté sentimentale du chevalier.
- Tu es trop belle pour que le comte de Saint-Cirq-Lapopie te laisse ici en pareil danger. Lève-toi et monte en croupe.
- Mon Seigneur, je ne puis me lever.
- D’où viens-tu ?... De bien loin, de très loin, n’est-ce pas ?
- Oh ! Oui, de très loin... et je suis bien fatiguée.
- Dis-moi : quel est ton nom et d’où viens-tu ?
- Je ne puis vous le dire, Mon Seigneur.
- Mais enfin, pourquoi ? Dis-le ou je t’abandonne.
- Mon bon Seigneur, laissez-moi... Vous êtes trop aimable pour que je vous suive.
Déconcerté et plein de pitié, le comte de Saint-Cirq-Lapopie sauta bas de son cheval, s’approcha et posa une main sur une épaule de la jeune fille.
- Que vois-je ? Tes petits pieds sont en sang.
- Oui Seigneur, j’ai bien mal, bien mal.
Il s’agenouilla et les examina de près.
- Petit ange, comme tu dois souffrir...
Sans dire un mot de plus, il se leva, alla à son cheval, décrocha deux gourdes qui pendaient à la selle et revint vers l’infortunée.
- Tu dois avoir beaucoup soif ?
- Oh ! oui j’ai très soif ; je n’ai plus de salive... Mais c’est inutile, il vaut mieux que vous gardiez le breuvage pour vous.
Étonné par une telle volonté de résistance à la souffrance, il resta un instant en admiration devant cette étrange fille, puis regarda une à une ses deux gourdes. Dans l’une il y avait de l’eau de source et dans l’autre un élixir de prunelles des coteaux de Saint-Cirq-Lapopie. Choisissant celle de l’eau il dit :
- Bois ! je te l’ordonne.
Il glissa le bout de la gourde entre les lèvres desséchées et pressa doucement, et la belle ne put résister à l’obligeance de la soif. Gorgée après gorgée, elle avala une bonne ration du précieux liquide.
- Merci, Mon Seigneur. Comme vous êtes charitable.
- Je vais maintenant soigner tes plaies. Mon Dieu ! tes pauvres petits pieds sont noirs de sang coagulé. Mais avant je vais te donner de l’élixir de prunelles. Ouvre ta petite bouche !
- Comme c’est fort, Mon Seigneur.
- Encore quelques gorgées.
- Non merci. Votre breuvage parcourt mes veines en y apportant une douce chaleur.
Malgré son atroce souffrance, un sourire de sainte frappa fort dans le cœur du comte qui fit perler une larme dans le coin de chaque prunelle.
Avec l’eau de la gourde, il lava les petits pieds recouverts de poussière et de sang jusqu’à ce qu’ils fussent propres, puis il les arrosa d’alcool de prunelles.
La malheureuse fut tellement surprise par la vive douleur qu’elle mordit la manche de velours du seigneur.
- Mors et serre tant que tu voudras. Tu as si mal ?
Il l’observa avec compassion, puis plongea ses lèvres dans la jolie chevelure embroussaillée et frissonnante sous la brise pour y déposer un baiser.
- Maintenant que tu as tes petits pieds propres, je vais te faire des pansements.
Il ôta de son cou un grand foulard en soie blanche et en déchira autant de morceaux qu’il fallut.
- Vous êtes trop bon, Mon Seigneur. Tout ce que vous faites pour moi est inutile.
- Inutile ? A quoi donc cela tient. Nous sommes seuls, ou je le crois, et puis même s’il fallait que je me batte je le ferais sans arrière-pensée pour vous sauver.
- N’insistez pas. Je ne veux pas vous suivre.
- Et pourquoi ? fit-il avec une curiosité toujours accrue.
- Parce que je vous aime.
Déconcerté, il observa longuement l’infortunée.
- D’après ce que je comprends, tu as un grave secret !
- C’est vrai, Mon Seigneur.
- Dis-le moi, je ne le répèterai pas. Je le jure sur notre Dieu et sur ceux qui m’ont donné le nom que je porte.
- Je vais bien vous dire mon secret, mais je ne vous suivrai pas.
- Parle toujours, mon cœur jugera.
- Je suis la fille ainée du roi d’Aquitaine. Il voulait me marier à un méchant seigneur que je ne pouvais aimer et j’ai refusé. Pour me punir, mon père m’a fait emporter au coeur de la forêt. Ce voyage a duré un jour et une nuit. Au matin, comme le soleil se levait, on m’a ôté les chaussures et ordonné de gagner une colline boisée où je pourrais m’abriter de la pluie en attendant d’être mangée par les loups. Avant de me quitter, ils ont encore ajouté . "Ton père, le roi d’Aquitaine, te fera surveiller, et si quelqu’un te sauve il sera avec toi enfermé dans le profond cachot aux rats où vous serez mangés vivants".
- Ce que tu me racontes est affreux. As-tu vu des loups sur cette colline ?
- Quand j’ai été abandonnée, j’ai pensé qu’il valait mieux me faire manger au plus vite. Alors j’ai marché vers la colline indiquée.
Restant pensif, le comte demanda :
- Et qu’as-tu vu sur cette colline ?
- Il y avait beaucoup de trous et dont certains seraient assez grands pour vous permettre d’y entrer à cheval. Avant qu’il soit nuit, j’ai choisi le plus grand en pensant qu’il devait être le plus fourni en bêtes sauvages et que, par conséquent, j’y serais plus vite mangée, et totalement mangée, même mes os. Mais je me suis trompée.
Elle resta un moment pensive, puis reprit :
- Dans cette grotte, je me suis assise au sommet d’une très grosse pierre pour que les bêtes puissent mieux me voir et ne bougeais plus. Autour de moi, des loups et d’autres animaux avec de très grandes dents entraient et sortaient sans arrêt. Tous, en me voyant, s’arrêtaient net et faisaient un détour pour éviter de passer près de moi. A leur répugnance de venir flairer ma pauvre chair, j’ai pensé qu’ils n’avaient pas faim.
- Et tu as tenu ainsi toute la nuit ?
- Oui, toute la nuit. Les gros yeux ronds qui me regardaient avec tant de curiosité m’ont provoqué la peur. J’avais tellement peur que parfois je ne respirais plus et lorsque je reprenais haleine en faisant un bruit que je ne pouvais retenir, les bêtes s’enfuyaient en poussant des gémissements. Au jour, je me suis enfuie de cette grotte et je n’ai jamais retourné la tète pour dévisager une dernière fois cette colline de terreur. J’ai marché, marché jusqu’à ce que mes pieds n’ont plus été capables de me porter. Jusqu’ici même.
- As-tu passé plusieurs nuits dans la forêt ?
- Trois ou quatre, je ne me souviens plus.
- Tu as donc passé deux nuits sur cette pierre ?
- Oui, deux.
- Toutes les nuits, as-tu vu beaucoup de loups ?
- Beaucoup, mais ils n’avaient pas faim. Pourtant, il y en a eu un qui s’est approché de moi, il a flairé mon pied et il est parti en toussant comme s’il avait eu un puissant dégoût de ma chair.
- A ce moment, tu as dû avoir beaucoup peur ?
- Non, je n’ai pas eu peur. Je souffrais tellement que je désirais même qu’il commençât à me manger.
- Ma jolie princesse, je connais suffisamment ton calvaire. Je te prends.
- Il ne faut pas ; le roi mon père vous ferait mourir. Je vous aime déjà trop , il faut que vous partiez sans moi.
Il contempla un instant cette surprenante fille au cœur d’or et répliqua :
- Je ne crains pas ton père.
- Laissez-moi, laissez-moi. Pour vous je pleure d’amour, je pleure votre tendresse. Je mourrai, croyez-moi, en pensant à vous.
- Un comte de Saint-Cirq-Lapopie n’aurait jamais abandonné une pauvre fille sur ses pas. Celui qui est devant vous ne le fera pas moins, mème si c’est la fille d’un roi et à l’encontre de ses ordres.
Sans plus de discussion, il l’embrassa et la jeta en croupe.
Arrivé dans son château taillé à même dans le rocher et dominant le fleuve et la vallée, très difficile à l’accès, il la mit en sureté.
Comme l’avait dit l’infortunée princesse, le roi fit faire des recherches dans tous les châteaux du Quercy et plus particulièrement dans celui du comte de Saint-Cirq-Lapopie. Ne la découvrant nulle part, il pensa qu’elle avait été bel et bien dévorée, comme il l’avait désiré.
L’imposant rocher de Lapopie, sur lequel s’élevait un très haut donjon, apporta des soupçons aux conseillers du roi qui ordonna une deuxième recherche. Fort heureusement, les émissaires du roi crièrent par vals et par monts le motif de leur mission. Le comte en fut averti à temps et la malheureuse princesse dut rejoindre le sordide cachot.
Sous l’impitoyable action royale, afin de protéger son amour et ses jours dans l’imposante cuirasse de pierre, le généreux sauveur fit creuser au-dessous des prisons un confortable appartement de deux pièces, éclairé à la faveur de failles naturelles du rocher, sorte de nid d’aigle entre ciel et terre, dominant le fleuve et la verte plaine frangée par un ruban où, de jour et de nuit, les astres s’y miroitaient.
Il est bien évident que, dès la nuit, alors que le pont-levis était relevé, le comte de Saint-Cirq-Lapopie libérait la jeune princesse du cachot pour la laisser dormir dans une chambre confortable. Mais dès que le danger revenait à la faveur du jour, la jeune fille restait dans un constant état d’alerte et à la moindre suspicion elle devait réintégrer sa cachette. Quelquefois, dans un seul jour, cette navette arrivait plusieurs fois.
Le nid d’aigle fut rapidement terminé et l’infortunée princesse y habita continuellement pour déjouer les soupçons qui pouvaient naitre parmi le personnel du château. Deux jeunes volontaires, très belles filles de son âge, partagèrent cette réclusion pour lui tenir compagnie. Elles vivaient là, dans l’empire des oiseaux, comme dans un conte de fée. Leur grande distraction consistait à écouter les diaboliques concerts de cette faune ailée. Éloignées de l’attraction humaine, que pouvaient-elles faire de plus ? Elles ne voyaient qu’un serviteur d’un certain âge, entièrement dévoué à la cause du comte et facultativement la présence de ce dernier qui venait à peu près une fois par jour pour embrasser sa protégée et bien-aimée princesse.
Plusieurs mois se passèrent ; la campagne devint terne, les arbres perdirent leur parure et le vent se mit à siffler sur la falaise. Sur les chemins, moins de voyageurs. La sécurité de l’infortunée fut plus grande, aussi le comte passait des journées entières auprès des jeunes filles, toutes très heureuses de sa présence. L’hiver se passa ainsi dans une sorte d’euphorie et de cache-cache, jeu que le comte aimait par dessus tout, car c’était le vif désir de se trouver seul avec sa bien-aimée qui lui rendait avec beaucoup de tendresse toute son affection. Les premières fleurs coupées au château vinrent fleurir la table de l’infortunée. Autour de ce bouquet, il fut décidé par devant la croix de Jésus que cette nouvelle année serait celle de leur union dans le mariage et qu’il apporterait dans cette cause tout le poids de son épée pour n’avoir plus à se cacher. Il présenta la poignée de l’arme, qui avec la garde formait une croix, à la princesse qui la pressa sur son cœur et l’embrassa avec effusion.
Ce jour même, deux émissaires du roi apportèrent un ordre royal de rejoindre son armée au plus vite avec cinq cents de ses meilleurs guerriers prélevés sur son comté pour se porter à la rencontre des Sarrasins qui commençaient à envahir son royaume.
Presque heureux de cette nouvelle, le comte descendit à l’appartement de sa bien-aimée. Cette dernière montra beaucoup de courage à cette nouvelle et avant de se séparer pour un temps indéterminé, et peut-être pour toujours, elle alla vers un coffret, l’ouvrit et étala son contenu, choisit un morceau de tissu de soie blanche souillé de sang. C’était du sien, sur un fragment du pansement que le généreux comte lui avait fait alors qu’elle était assise sur une grosse pierre au croisement des chemins. Elle lui dit :
- Le Seigneur a été généreux pour que vous puissiez me sauver au risque de votre vie. Sur ce chiffon, votre générosité et votre courage y sont soudés , Dieu le reconnaitra et vous protègera. Attachez-le à la garde de votre épée. nos deux sangs seront ainsi unis dans la bataille. Tous les jours je prierai pour vous.
- Merci princesse, pour vous je saurai vaincre.
Sur le versant pyrénéen de la basse Aquitaine, la bataille avec les Sarrasins fit rage. Le roi fut blessé et jeté à terre ; le comte de Saint-Cirq-Lapopie, guerroyant près de lui, fut le seul à se porter à son secours. Il combattit avec une telle impétuosité qu’il tua tous les ennemis qui avaient mis à mal le roi. Et ceci permit de gagner la bataille. Le soir, bien que blessé à un bras, le roi le fit appeler et l’interpella :
- Brave seigneur, qui es-tu ? Tu as vaillamment combattu ; sans toi, j’aurais été achevé ou je serais prisonnier.
- Altesse, je suis le seigneur qui a sauvé son roi et la fille du roi.
- Redis-moi cette phrase que j’ai dû mal comprendre. Je crois rêver.
- Altesse, je suis le seigneur qui a sauvé son roi et la fille du roi.
- Tu as sauvé la fille du roi, ma fille, et tu me l’avoues. Tu es le plus brave de tous mes guerriers. Il faut que tu m’aimes pour m’avoir sauvé. Nul autre que toi n’était digne d’épouser ma fille. C’est Dieu qui l’a voulu ainsi. Remercions-le et rendons-lui grâce de l’issue de la bataille. Ma fille, je te la donne. En dot, elle t’apportera le Quercy. Tu n’es pas marié, j’espère ?
- Non Sire. Je voulais votre clémence pour avoir sauvé votre fille ou mourir pour elle et pour mon roi.
- Tu ne m’as pas encore dit ton nom. Qui es-tu ?
- Le comte de Saint-Cirq-Lapopie.
- Le comte de Saint-Cirq-Lapopie ! Moi qui ai ordonné plusieurs recherches dans ton château. Pardonne-moi, je suis un misérable. Si tu avais voulu me punir, tu aurais eu mille occasions de m’empoisonner. Tous les jours je bois un peu de ton merveilleux élixir et ne consomme que de ton vin, et tu le sais. Tiens ! je te présente ma gourde et bois. Désormais, je ne pourrais plus me passer de toi. A notre retour, je veux que tes noces avec ma fille soient les plus grandioses que l’Aquitaine ait jamais vues.
Selon le désir de la princesse et du comte, les noces se firent au château de Saint-Cirq-Lapopie. Elles durèrent huit jours dans un faste jamais égalé dans le royaume. Les demoiselles d’honneur furent les deux jeunes filles qui s’étaient tant dévouées pour elle et ensuite elles firent un riche mariage d’amour et devinrent chàtelaines.
La chambre nuptiale de la princesse fut, de par son choix, dans la pièce creusée dans le coeur de la falaise, lieu où elle avait tant pensé et aimé secrètement. Aussi, combien elle y fut heureuse.
C’est ainsi que les comtes de Saint-Cirq-Lapopie devinrent les plus puissants seigneurs du royaume d’Aquitaine.

Gussy Lhèrm - Le comte de Saint-Cirq-Lapopie et la Fille du Roi d’Aquitaine - Collection "Quercy-Culturel" imp. nouvelle Maugein - Brive 1967