La Chèvre et le Curé

, par Marc Lagaly

La Chèvre et le Curé*

Une fois Lastour gardait ses chèvres à la butte de Cros, au dessous de Saint-Germain-du-Bel-Air. Un bouc, qui était jeune, pensait que les voyages formaient la jeunesse, décida de partir voir du pays.
Après Peyrilles, il arriva à Lavercantière, puis à Gindou.
Un fois à Gindou, ce lourdaud de Saint-Germain-du-Bel-Air, vit passer un cheval qui en galopant remuait de la poussière. Il se crut arriver dans les terres de l’enfer. Notre bouc n’avait jamais rencontré d’attelage. Il eut une peur terrible. Il s’échappa et entra dans la première porte qu’il trouva ouverte. C’était justement la porte de l’église que le carillonneur avait laissée ouverte le temps de sonner l’angélus.
- Vietdaze ! pensa le bouc qui n’avait jamais vu d’église, entendu de cloches, quel troupeau il doit y avoir là-haut, dans ce tapage de sonnailles.
Et comme les chèvres et les boucs aiment être montés haut, notre bouc monta dans la chaire.
Larfaillou, le carillonneur, en descendant du clocher, vit les cornes qui seules dépassaient de la chaire car le bouc s’était assis. Larfaillou se pensa : "Le diable est dans la chaire, il faut avertir Monsieur le curé". Il partit si vite qu’il put.
- Monsieur le curé le diable est dans la chaire.
- Eh bien ! Larfaillou on va le chasser. Tu répondras "amen" à tout ce que je dirai.
Le curé prit de l’eau bénite, un gros livre et tous les deux partirent à l’église. Ils se signèrent et Monsieur le curé commença ses oraisons. Au bout d’un moment Larfaillou répondit "amen !" et Monsieur le curé aspergea le diable avec de l’eau bénite. Le bouc éternuait à chaque goutte. Après un moment de ce manège il se dressa énervé dans la chaire. Monsieur le curé et Larfaillou n’avaient jamais vu de chèvres ni de boucs. Ils crurent que le diable se levait.
- Nous l’avons tracassé, Larfaillou, il nous faut partir, dit le curé en se signant.
- Amen ! répondit Larfaillou en se signant aussi.
Le bouc se lança, sauta par terre, passa entre les jambes du curé apeuré qui criait :
- Le diable m’emporte ! aïe, aïe ! au secours, le diable m’emporte !
- Amen, répondit Larfaillou.
Le bouc qui courait comme un fou, laissa le curé sur un rocher, et s’en retourna à Saint-Germain-du-Bel-Air. L’envie de voyager lui avait passé.
Le curé dans Gindou ne se plaignit pas, trop heureux que le diable l’ait laissé là, il se voyait déjà entrain de rôtir dans l’enfer.

*Conte recueilli à la ferme de la Mouline, à Cazals.

Jean Moulinier, de la Société des Etudes du Lot - Aluta nº26 mars/avril 1950