Thaïs (portrait d’une maquerelle cadurcienne)

, par Marc Lagaly

Thaïs (1)

S’attribuant ton nom : hellénique Thaïs,
Tour à tour courtisane et sainte . fange et lis.

C’est, sans âge, profil long, fardé, courts cheveux
Où toutes les couleurs apparaissent un peu
Large front, nez saillant - d’un bleu glauque les yeux,
Peau de rousse à la fois laiteuse et safranée
Lèvres minces, d’un trait qui seraient dessinées
Dans un peignoir qui fait ressortir sa sveltesse,
Haute, et quand elle marche, incessus de princesse.

Suivant droit son chemin sans regarder personne
Lorsqu’elle vaque, dans la ville, à des achats
Pour lesquels on la voit s’arrêter, ça et là.

C’est ambigu de mérétrice (2) et de madone,
Une qui sa vie a passé dans les bordeaux,
Et qui, présentement, d’y séjourner ne laisse,
Y remplissant tous les offices qu’il faut,
Tantôt dame, tantôt servante ou sous-maîtresse
Et qui ne quittera ribaudes et ribauds,
Que, pour les pieds devant, s’en aller au tombeau.

Mais qui déclare, ô bonnes gens ! esclaffez-vous...
Pour les œuvres de chair n’avoir que du dégout,
Et qu’en maisons d’amour, anciennes ou présentes,
Des travaux de Vénus toujours elle s’exempte.

Passant Magdalena, passant Sainte-Thérèse,
Pour donner libre court à leur mystique ascèse,
Qui n’élisent lieux où l’on met les corps à l’aise

Salamandre, sans dam, qui vivrait dans la braise.

Encore qu’elle fasse un métier diffamé,
On ne saurait, si ses dires sont confirmés,
Comme celle au beau corps charmé, puis décharmé,
L’absoudre ou l’accuser d’avoir beaucoup aimé.

Son cas réclamerait une savante étude :
Analyse à la fois psychique et corporelle.

Est-ce un sentiment vrai ? n’est-ce qu’une attitude ?
Est-ce excès de torpeur après excès de zèle ?
Fatigue, empêchement, pour raison telle ou telle ?
Est-ce transfert d’opératrice à maquerelle ?
Ses ovaires sont-ils défaillants, les a-t-elle ?
Ses sens sont-ils transis de cause originelle ?

Pour un roman introspectif et sensuel,
Voilà-t-il pas un thème aussi vaste que bel,
Et que, pour aguicher mystiques et paillards,
On intitulerait : La Vierge au Lupanar.

Ah ! ne lui tenez pas d’érotiques propos,
Comme la nymphe antique, elle fuirait bientôt,
Mais sans se retourner - ce, faisant celle-ci
Pour n’ôter tout espoir de son don de merci,
Elle voulant du sien couper court au souci.

Hors le sentiment pur, languide, élégiaque,
Rien ne plaît à cette compagne des pallaques (3),
Dont la place serait chez les bergeronnettes
De qui les amoureux n’ont que flammes discrètes,
Avec de celles-ci pipeaux pour interprètes
Cependant que de fleurs ayant fait la cueillettes,
Ils en ornent, Chloés ! vos fronts et vos houlettes.

Elle ne lit que des romans sentimentaux
Où l’on aime, sans plus, du cœur et du cerveau,
Où se passe le temps à languir, où les lits -
Les âmes n’en ayant besoin - sont abolis.

Lui répugnant, voire jetant à la poubelle
D’art, d’élégance aussi, fussent-ils des modèles,
Les livres complaisants pour les choses charnelles.

Sa chasteté n’est qu’une pose, une sornette,
Faits et propos m’en fournissent la preuve nette
On ne la baise pas, mais on lui fait minette
Non dans le bourdeau, mais dans quelque hôtel honnête
Où tout va bien, pourvu qu’un bon prix on y mette.

Si sous ses bas de soie, elle enroule des bandes,
C’est que de les porter quelque mal lui commande,
Et qui, de son corps plus ne lui permet l’offrande.

Elle a deux airs, elle a deux voix, elle a deux êtres :
Au dehors d’une prude dame, est son langage,
Et se font doux, et son regard et son visage
Dans son milieu, non sans raideur, aigreur y mettre,
Haussant le ton - et pour pressurer le client,
Intimidations et ruses employant.

Elle est double - ou plutôt en ville ou dans sa tôle,
Elle est toujours narquoise et toujours joue un rôle
Mais répondant mieux à sa nature foncière,
Celui d’être à la fois cupide et grossière.

(1) - Thaïs exerçait dans les années 30 son métier dans une des trois maisons closes de Cahors, situées au nº 10, 16 et 20 de la rue Bouscarrat
"Pas de gros numéros - pas de rouges lanternes -
Extérieurement tout est tranquille et terne -
Closes toujours ou presque telles, les fenêtres
Ne laissent voir ce qui, derrière, se perpètre.
Entrée étroite d’où n’apparait que du noir -
Sur le seuil seulement duégne ou dame de quart..."

Le nº 10 accueillait "officiers, gens de robe et hauts fonctionnaires", le nº16 où Thaïs est "sous-maîtresse" était réservé aux tirailleurs sénégalais, casernés à cette date à la caserne Bessières.
"Le Seize, étroit, peu clair, d’agencement ancien,
- Chambrettes, salonnets, d’élégant qui n’ont rien -
Fut toujours en sous-rang et toujours plébéien,
Et voici, qu’à présent, africain il devient
."
Tous ces détails, ainsi que le poème intitulé "Éloge de la prostitution" laisse penser que malgré son âge l’auteur était un familier des lieux.
(2) - courtisane
(3) - concubine