Bernard d’Armagnac : L’émigrant

, par Marc Lagaly

L’émigrant

L’annado que me marideri,
Y a quatorz’ans, me bastiguèri
Dins un coumbel bien abrigat
Que mous parens m’abiu dounat

Yeü et ma fenn’ y trabailleren
De nostros mas, tant que pougueren ;
Adujaben ais oubriés,
Peyriés et fustiés et teüliès.

Nostro demor’es pichounetto,
Uno cousin’, uno crambetto,
Un tras, un dejous, un balet,
Abes aquí tout l’oustalet.

Oui, nostro demor’es estrecho,
Mais n’es pas humido ni frecho ;
Lai murailles et lous plancats
Sou soulides et pla juntats.

De teülo blui’es acatado,
Lai fenestros de la façado
Agachou tout drech lou miejoun,
Et sen coumodes de la foun.

L’hort barrat d’uno paisselado,
Dono de legun, d’ensalado,
Touto raço de fruch’amay
Quaüquos rosos, al mes de May.

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Et be ¡ la maisou qu’ay bastido,
Oun cresio d’acaba ma bido,
La baü quittademo mati ;
M’en cal ana, me cal parti.

Beses aquelos gresos nudos
Oun quatr’ou cinq soucos perdudos,
A quest’annad’, en pla trimen,
Oü boutat un pan d’ensirmen ?

Couci sou doulentos et tristos !
Aütres cops, se las abias bistos !
Rasins negres et rasins blancs
Pindouillab’à toutes lous rams.

Ma bigno ! Qu’ero graciouso,
Quand sul la recolto moustouso
Et la feillo que lusissio,
Un bel soulel s’espandissio !

[ …]

Mais ar’uno pest’es bengudo
Et ma paüro bign’es perdudo.
Sans murmura, me’n cal fa dol,
Per que Nostre-Seigne sou bol.

Amb’el’, helas ! quno tristesso !
Ay perdut touto ma richesso ;
Aro n’ay pas res per croumpa
Ni d’habillomens, ni de pa.

La misero, de mous maïnages,
A blatit lous poulits bisages ;
N’aben pougut, per Saint-Marti,
Ni lous caüssa, ni lous besti.

Me cal, per fugi la paürieiro,
Ana sul la terr’estrangieiro,
Abal tout ple len, dins lou Sud,
Et chiès un popl’incounegut,

Doun coumprendray pas lou lengage,
Fa’n sorto de trouba d’oubrage,
Afin de poude paüromen,
Gagna ma bid’, en trabaillen.

Parti per aquelo countrado,
Oun la naturo rebirado
Es frech’et nudo per Saint-Jean
Et berdej’al prumier de l’an.

Beyray abal de flours noubellos,
Et, sou disou, d’aütros estellos,
La nech, quand lou tens sera bel,
Clabela la boûto del Cel.
[…]

L’émigrant
L’année de mon mariage,
Il y a quatorze ans, je bâtis ma maison
Dans un petit vallon bien abrité
Que mes parents m’avaient donné.

Moi et ma femme nous y travaillâmes,
De nos mains, autant que nous pûmes ;
Nous aidions aux ouvriers,
Maçons, charpentiers et couvreurs.

Notre demeure est bien petite,
Une cuisine, une chambrette,
Un dessous, un galetas, un balcon couvert,
Voilà toute la maisonnette.

Oui, notre case est étroite ;
Mais elle n’est ni humide ni froide ;
Les murailles et les planchers
Sont solides et bien jointés.

Elle est couverte d’ardoise bleue,
Les fenêtres de la façade
Sont exposées droit au midi,
Et puis, nous sommes tout près de la fontaine.

Le jardin entouré d’une palissade,
Nous donne des légumes, de la salade,
Toute espèce de fruits et même
Quelques roses au moi de Mai.
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Et bien ! la maison que j’ai bâtie,
Où j’espérais terminer ma vie,
Je vais la quitter demain matin,
Il faut que je m’en aille, il faut que je parte !

Voyez-vous ces friches dénudées
Où quatre ou cinq souches perdues
Ont cette année-ci, avec peine
Poussé des sarments d’un pan de long ?

Comme elles sont malades et tristes !
Jadis, si vous les aviez vues !
Raisins noirs et raisins blancs
Etaient suspendus à tous leurs rameaux.

O ma vigne ! Qu’elle était gracieuse,
Quand sur la récolte juteuse,
Et les feuilles reluisantes
Un beau soleil étendait ses rayons !
[ …]

Mais maintenant, un fléau s’est déchainé sur nous
Et ma pauvre vigne est perdue.
Sans murmurer, je dois en faire le sacrifice,
Puisque c’est la volonté de Dieu.

Avec elle, hélas ! quelle tristesse !
J’ai perdu toute ma richesse.
Je n’ai plus rien pour acheter
Ni des vêtements, ni du pain.

La misère, de mes enfants
A flétri les jolis visages ;
Nous n’avons pu, à la Saint-Martin,
Ni les chausser, ni les vêtir.

Il me faut, pour éviter la misère,
Aller sur la terre étrangère,
Là-bas, bien loin, dans le Sud,
Et chez un peuple inconnu,

Dont je ne comprendrai pas le langage,
Chercher de l’ouvrage,
Afin de pouvoir petitement,
Gagner ma vie, en travaillant.

Je pars pour cette contrée
Où la nature renversée,
Est froide et nue, à la Saint-jean
Et verdoie au premier de l’an.

Je verrai là-bas de nouvelles fleurs,
Et dit-on, de nouvelles étoiles,
La nuit, quand le temps sera serein,
Clouer la voûte du Ciel.
Quelques vers en langue d’oil et en langue d’oc - Cahors F. Plantade 1910